Entretien avec Jean-Philippe Granier

Jean-Philippe GRANIER : le directeur technique de l’AOC

« Les vins du Languedoc sont de grands vins »

Directeur technique de l’A.O.C. Languedoc, Jean-Philippe Granier
est un militant du terroir régional. Pour lui, l’avenir est simple :
qualité du goût, et respect de la nature.

 

Jean-Philippe Granier, vous êtes président de l’A.O.C. Languedoc. On a encore tendance à vous appeler les Coteaux du Languedoc. Quelle est la bonne formule ?

 

L’A.O.C. Coteaux du Languedoc a été lancée en 1985, de Nîmes à Narbonne. En 2007, elle est devenue l’A.O.C. Languedoc, de Nîmes à Collioure. Coteaux du Languedoc va donc s’éteindre en 2017.

C’est quoi, le goût du Languedoc ?

Une originalité. Cela sent le thym, le romarin, le cade, le genévrier, la truffe, le ciste, la garrigue… Et c’est un état d’esprit. Des vins chaleureux, généreux, aux odeurs spécifiques à notre région. L’A.O.C. a fêté ses 30 ans en 2015.

C’est l’âge de la maturité ?

Un vigneron qui s’est installé il y a trente ans, c’est un vigneron heureux, qui a réussi dans la qualité. Ces domaines trentenaires, Mas Jullien (Olivier Jullien), Domaine d’Aupilhac (Sylvain Fadat), Peyre Rose (Marlène Soria)… sont des phares qui ont permis au Languedoc d’exister. On rentre dans l’âge adulte. Au début, on a fait des petites erreurs de jeunesse, des vins fruités, des odeurs de fermentation. Mais aujourd’hui, on a trouvé les odeurs typiques de terroir. Les vins du Languedoc sont servis dans les plus grandes tables locales.

Sont-ils devenus des grands vins ?

Oui, les vins du Languedoc sont de grands vins. Si les grandes tables d’ici n’avaient pas tout de suite, joué le jeu des grands vins du Languedoc, on ne serait pas reconnus aujourd’hui. Un chiffre important : en 1985, près de 90% des vins vendus dans le Languedoc étaient des Bordeaux et des Bourgogne. 30 ans après, près de 90% des vins vendus dans la grande restauration et chez les cavistes sont des vins du Languedoc. C’est une réussite. La réussite est aussi critique. Le Guide Parker a salué vos vins comme jamais ! Le Guide Parker, la Revue des Vins de France, le Bettane-Desseauve… Les guides laissent de plus en plus de place aux vins du Languedoc. Nos vins sont à la mode.

Pourquoi ?

Ce sont des vins « prix plaisir ». Et en plus, ce sont aujourd’hui des vins qui respectent le plus l’environnement ! Pourtant, à Paris, on assimile encore Languedoc et piquette.

Comment changer cela ?

C’est un combat de trente ans. On ne baisse pas les bras. On va aller les convaincre, ces Parisiens ! Mais tous ensemble. Et les choses changent à Paris. Aujourd’hui, les bars à vins préfèrent les vins du Languedoc. Dans une période de crise, de grands vins à 300 euros, c’est difficile ! En Languedoc, des grands vins à moins de 20 euros, c’est courant ! Certains vins, parfois célèbres, ne sont pas A.O.C. en Languedoc.

Le risque n’est-il pas de brouiller les pistes pour le consommateur ?

Un chef tout seul, à Montpellier, il fait sa cuisine dans son coin. Au sein du Club, les chefs s’encouragent. Ils montrent une unité. Un vigneron seul, dans la monta
gne, il fait la promotion de son nom. Mais pas d’une entité, d’un groupe. Et dans le vin, le groupe est très important. On doit partager ensemble notre qualité de terroir.

Vous parlez de vins éco-responsables. Le défi, c’est le passage au bio ?

Dans certains secteurs, on est passé à 70% de vins qui respectent la nature. Je ne peux pas concevoir un vin qui ne respecterait pas l’environnement et l’homme. Demain, je ne vois pas comment faire boire du vin à des consommateurs en leur disant que leur verre est plein de pesticides. L’enjeu, c’est de devenir une A.O.C. 100% bio. On ne peut pas faire un produit de terroir dans un sol dénué de toute vie. Et cela arrivera plus vite que vous ne l’imaginez !

Les chefs parlent souvent de vos vins. Comment parleriez-vous des chefs ?

Pour moi, ce sont de petits génies. Ils ressemblent énormément aux grands vignerons. Ce sont des chercheurs de goûts. On a un gros travail à faire avec eux, autour de l’accord mets et vins. Ce rapprochement entre le pain et le vin, c’est quelque chose de naturel. Il n’y aura pas de grand vin sans grande gastronomie. Et il n’y a pas de grande gastronomie sans grand vin.

PROPOS RECUEILLIS PAR GWENAËL CADORET

PHOTOS GUILHEM CANAL