On a cuisiné… David Buonomo, alias Dadou, avec Clément GELY

0
4690

On connaît David Buonomo, alias Dadou, pour ses caricatures, ses BD sur Louis Nicollin devenues des chapitres entiers de mémoire collective. On l’a vu croquer le Tour de France pour Eurosport, raconter les Jeux olympiques en 300 dessins. On connaît moins ses dix années de restauration, qui l’ont forgé autant que le dessin. En face : Clément Gely, chef précis, instinctif, qui cuisine comme il respire. Ils ne s’étaient jamais rencontrés. Il a suffi d’un Wellington de biche pour que leurs gestes se répondent. Ce qui suit n’est pas une interview, mais une conversation entre deux univers qui se découvrent et parlent, finalement, la même langue.

Dadou, la cuisine est un terrain familier pour toi.
Dadou : Le grand-père de ma fille est chef, et j’ai travaillé dix ans en restauration : restos, salons de thé, glaciers. Les saisons m’ont structuré.
Clément : En cuisine, on prépare tout le matin. On doit être prêts à tout : jamais surpris.
Dadou : Comme en dessin : même fatigué, en direct ou pas, quelque chose sort.
Clément : C’est le geste répété. Comme dans le sport.

Clément, pourquoi ce Wellington ?

Clément : C’est un plat de fête. On marque le filet de biche, on prépare une duxelles, on enveloppe le tout dans une crêpe d’épinards puis dans une pâte feuilletée maison. Cuisson à la sonde pour un beau saignant. Je le sers avec du panais travaillé en plusieurs textures : confit, snacké, crème, chips. Le dressage se fait en deux temps : planche à table, puis montage à l’assiette.

Dadou, ça t’inspire ?
Dadou : Cela me renvoie à mon enfance. Mes grands-parents avaient une boulangerie-pâtisserie au Polygone. J’ai passé des heures à rouler des croissants. Les mille feuilles me fascinaient : le design du dessus, c’est peut-être là que tout a commencé.

Tes premiers souvenirs gastronomiques ?
Dadou : Oui. Et chez moi, c’était double culture : cuisine italo-sétoise côté paternel — macaronade, encornets farcis—et tunisienne côté maternel—couscous, loubia, tchoukchouka. Ce sont mes madeleines de Proust. J’aimerais transmettre cela à ma fille.

Clément, ton entrée dans la cuisine ?
Clément
: Les pizzas ! Je regardais le pizzaiolo du quartier. La transformation me fascinait. À 16 ans, j’ai fait mon apprentissage chez Pierre-Olivier Prouhèze. Aujourd’hui, on est associés.
Dadou : Prouhèze, j’y suis attaché : c’est dans son restaurant que l’on m’a présenté pour ma première BD Nicollin.

Tu étais proche de Louis Nicollin. Un souvenir marquant ?
Dadou : Avec lui, tout devenait exceptionnel. On mangeait dans des endroits incroyables et on disait des conneries comme si on avait 17 ans. Les chefs se dépassaient pour lui. Mais si je dois choisir… le jour où j’ai rencontré Depardieu. J’avais fini la BD Nicollin, Loulou me dit : “Viens dimanche, on prépare la fête foraine. Il y aura Depardieu”. Je lui avais dit que j’aimerais qu’il fasse la préface.
Clément : Depardieu ? Rien que ça !
Dadou : J’arrive dimanche : je me retrouve à table avec lui, Loulou, sa garde rapprochée. On rigole comme si de rien n’était. On mange une paella de folie… dans des barquettes en plastique. Depardieu boit des bières, pas du tout comme on l’imagine. Ce qui frappe, ce sont son aura et sa simplicité. Il te parle comme si tu comptais vraiment.

Pendant ce temps, le Wellington sort du four…
Dadou : C’est magnifique. On dirait une pièce d’art.
Clément : Le panais en plusieurs textures apporte profondeur et simplicité.
Dadou : C’est superbe.

Ton péché mignon ?
Dadou : Les Pim’s. Débat crucial : au frigo ou pas ?
Clément : Frigo, évidemment !
Dadou : Comme les Liégeois : je mange la chantilly d’abord. Mélanger, c’est interdit !
Clément : Moi, je mélange tout… même l’Irish Coffee !
Dadou : Sacrilège ! (Rires)

Un dessert qui te renvoie à l’enfance ?
Dadou : La mousse au chocolat. Le samedi soir, avec mes grands-parents on allait au cinéma puis à L’Assiette au Bœuf. Ils posaient une jarre entière au milieu de la table, on se servait à la grosse cuillère. Rien que d’en voir une aujourd’hui me replonge là-bas.

Ce que t’a transmis la restauration ?
Dadou : L’endurance, la vitesse, la capacité à mettre ma vie perso en pause quand il faut. Dix ans de service, ça te forge. Quand je réalise des performances en direct, on me demande comment je tiens… mais pour moi, c’est normal. La restauration t’apprend à encaisser.

Et ton regard sur les chefs ?
Dadou : Quand tu manges chez un très grand, tu le comprends tout de suite. Comme en dessin : devant Juanjo Guarnido, tu sais que tu es face à un maître. Une étoile peut parfois en valoir trois : question de moment, d’alchimie.

Le cinéma t’inspire aussi. Un film marquant ?
Dadou : La Grande Bouffe. J’avais 10 ou 11 ans, je suis tombé dessus tard un soir. Ça m’a retourné : la préparation des plats filmée comme jamais. C’était avant Vatel, avant la vague des films sur la gastronomie. Et puis Tarantino : dans Django Unchained, quand il tire deux bières, tu as envie de boire. Dans Boulevard de la Mort, Kurt Russell mange un tacos : écœurant mais irrésistible. Tarantino filme la bouffe avec sensualité.
Clément : Tu nous fais un dessin ?
Dadou : J’adore dessiner en direct, au feutre, sans filet. Je remets mon titre en jeu à chaque dessin. Tu peux te rater, faire un bad buzz. J’ai un standard, et je sais quand je ne l’atteins pas. Quand je revois mes dessins, je peux dire exactement où j’en étais dans ma vie. Pour mes BD Nicollin, aujourd’hui, je couperais la moitié des mots. À l’époque, j’avais peur de ne pas assez expliquer. Avec le temps, tu vas à l’essentiel.

 

Fais-tu un lien entre dessin et cuisine ?
Dadou : Oui. Celui du geste, de la mémoire, de l’instinct. Nous avons chacun nos rituels, nos souvenirs, mais on s’est reconnus immédiatement. La cuisine et le dessin ont en commun la même énergie : le plaisir et le partage.